Mélanger les nuances : l'art de la formulation coloration

Mélanger deux nuances de coloration professionnelle est une technique courante en salon — mais elle obéit à des règles précises. Décryptage de l'art de la formulation.

Formulation coloration melange de nuances dans un bol professionnel

Il y a une différence entre appliquer une couleur et formater une couleur. Appliquer, c’est choisir un tube dans le nuancier et s’en servir tel quel. Formuler, c’est créer exactement la nuance dont tu as besoin en comprenant comment les teintes interagissent, comment les tons se combinent, et comment anticiper le résultat sur une fibre capillaire spécifique.

C’est ce que font les coloristes professionnels à longueur de journée. Et c’est une compétence qui s’apprend — parce qu’elle repose sur des principes logiques, pas sur du hasard.

Pourquoi mélanger des nuances plutôt qu’en utiliser une seule ?

La première question, c’est souvent : pourquoi ne pas simplement utiliser la teinte du nuancier qui correspond à ce qu’on veut ? La réponse est que cette teinte idéale n’existe pas toujours, ou qu’elle existe dans le nuancier mais pas exactement pour ton cheveu, dans ta lumière, sur ton teint.

Quelques situations concrètes où la formulation s’impose :

Pour personnaliser la saturation d’un ton. Un rouge très saturé du nuancier peut être trop intense pour ce qu’on cherche. On peut le « diluer » avec un ton naturel de même niveau pour en adoucir le résultat.

Pour créer une nuance intermédiaire précise. Le nuancier propose un châtain 5.0 et un châtain doré 5.3 — mais tu veux quelque chose entre les deux. Le mélange 50/50 te donne approximativement ce 5.15 qui n’existe pas en tube.

Pour neutraliser un indésirable. Les cheveux colorés peuvent virer vers des tons indésirables — trop chauds, trop orangés, trop dorés. On peut intégrer dans la formule une petite quantité d’un ton complémentaire pour contrebalancer.

Pour adapter le résultat à une porosité particulière. Sur des cheveux très poreux (décolorés, traités), la couleur prend plus intensément. Un mélange avec une proportion de ton naturel peut tempérer la prise de couleur.

La base de tout : comprendre la structure des niveaux et tons

Les niveaux (ou profondeur)

L’échelle des niveaux va de 1 (noir) à 10 (blond très clair) — certaines gammes poussent jusqu’au niveau 12 pour les travaux de décoloration poussée. Le niveau correspond à la clarté de la couleur, indépendamment de sa tonalité.

Règle de base : quand on mélange deux couleurs de niveaux différents, le niveau du mélange se situe entre les deux, proportionnellement aux quantités utilisées. Un mélange 50/50 de niveau 5 et niveau 7 donnera approximativement un niveau 6.

Les tons (ou reflets)

Les tons sont représentés par les chiffres après le point dans la nomenclature professionnelle. Le système varie légèrement selon les marques, mais voici la base commune utilisée par la plupart des gammes professionnelles :

  • .0 — ton naturel (neutre)
  • .1 — cendré (froid)
  • .2 — irisé (violet)
  • .3 — doré (chaud)
  • .4 — cuivré (chaud)
  • .5 — acajou (chaud-rouge)
  • .6 — rouge
  • .7 — brun
  • .8 — blond (utilisé surtout dans les gammes éclaircissantes)

Les nuances avec deux chiffres après le point (comme 5.35) combinent deux tons — ici un ton acajou dominant (3) et un ton doré secondaire (5). Le premier ton est toujours plus présent que le second.

Les règles du mélange

La loi des complémentaires

Sur le cercle chromatique, les couleurs diamétralement opposées sont dites « complémentaires ». Mélangées en proportions égales, elles se neutralisent mutuellement — le résultat tend vers le gris ou le brun neutre. Utilisées en petites quantités l’une dans l’autre, elles se tempèrent.

Les complémentaires utiles en coloration capillaire :

  • Orange / Bleu : un ton cendré (bleuté) neutralise un fond orangé indésirable
  • Jaune / Violet : un ton violet ou irisé neutralise les reflets jaunes
  • Rouge / Vert : les tons verts (rares mais existants) neutralisent les rouges excessifs

C’est le principe qui explique pourquoi on ajoute un shampooing violet pour lutter contre le jaunissement des blonds — le violet neutralise le jaune.

Les proportions et leur impact

On exprime généralement les mélanges en parts ou en pourcentages. Un mélange courant peut être 2/3 – 1/3 (soit environ 67%/33%) ou 50%/50% selon l’effet voulu.

Règle pratique : la nuance dont tu utilises la plus grande proportion sera dominante dans le résultat. Si tu veux juste ajouter une touche de reflets cuivrés à un châtain naturel, un mélange 80% naturel / 20% cuivré sera bien plus subtil que 50/50.

L’impact du ton naturel dans un mélange

Le ton naturel (.0) joue un rôle souvent sous-estimé : il diminue la saturation des tons colorés tout en n’en annulant pas l’effet. C’est l’outil idéal pour les formules qui cherchent un résultat « légèrement cuivré » ou « légèrement doré » sans effet rouge ou blond prononcé.

Les gammes professionnelles et leur logique de formulation

Majirel — L’Oréal Professionnel

Majirel (à partir de 6,75 € le tube) est l’une des gammes les plus utilisées en formulation avancée grâce à son nuancier très complet et à la stabilité de ses résultats. La gamme Majirel Mix propose des concentrés de tons purs (Mix rouge, Mix cuivré, Mix acajou, etc.) qui permettent d’intensifier précisément un ton dans n’importe quelle formule.

Igora Royal — Schwarzkopf

Igora Royal (à partir de 5,91 € le tube) est réputée pour ses tons cendrés et froids particulièrement précis — une qualité recherchée pour les formulations de blonds froids, cendres et platine. La gamme Igora Vibrance complète pour les tons semi-permanents.

Formules concrètes : exemples de mélanges courants

Châtain chaud naturel sur base poivre-et-sel

Objectif : couvrir 40% de blancs en obtenant un châtain chaud discret.

Formule type : 60% châtain doré (ex. 5.3) + 40% châtain naturel (5.0)

Le ton doré compense la tendance des blancs à absorber différemment le pigment, évitant l’effet « grisaille ». Le naturel tempère la saturation pour un résultat plus crédible.

Blond doré sur base naturellement châtain

Objectif : passer de châtain clair à blond doré.

Formule type (après décoloration légère si nécessaire) : 70% blond doré (8.3) + 30% blond naturel (8.0)

Le naturel évite que le résultat soit trop canari. Le doré apporte la chaleur sans virer à l’orange.

Correction de fond orangé après décoloration

Objectif : neutraliser les reflets orange d’une décoloration incomplète.

Formule type : ton naturel du bon niveau + 10 à 15% de ton cendré (.1) du même niveau ou légèrement inférieur.

L’ajout cendré neutralise l’orange sans rendre la couleur froide ou terne.

Ce qu’il faut toujours noter

Un conseil que les coloristes professionnels appliquent systématiquement : noter chaque formule utilisée avec le résultat obtenu. Avec le temps, ce carnet de formules devient une ressource précieuse — parce qu’on travaille souvent sur les mêmes profils capillaires récurrents, et qu’on peut reproduire un résultat qu’on a aimé sans repartir de zéro.

Quelques paramètres à noter : la formule exacte (marques, références, proportions), le niveau d’oxydant utilisé, le temps de pose, l’état de la fibre au départ, et une description du résultat obtenu — éventuellement avec une photo.

L’oxydant dans l’équation

La formulation ne concerne pas que les tubes de couleur — le choix de l’oxydant fait partie intégrante de la formule.

  • 6 vol (1,8%) : colorations ton sur ton ou demi-permanentes sans éclaircissement
  • 10 vol (3%) : légère action sur le fond, couverture des blancs modérée
  • 20 vol (6%) : niveau standard, couvre les blancs de façon efficace, légère action éclaircissante
  • 30 vol (9%) : éclaircissement d’un niveau, couverture parfaite des blancs
  • 40 vol (12%) : éclaircissement de deux niveaux, réservé aux travaux spécifiques

Augmenter le volume d’oxydant sur une même formule couleur donnera un résultat plus clair ; le diminuer donnera un résultat plus foncé et plus saturé. Cette variable s’intègre dans le raisonnement de formulation au même titre que le mélange des tons.


La formulation est l’aspect de la coloration qui transforme un technicien en artiste. Elle demande de la connaissance, de l’observation et beaucoup de pratique — mais elle ouvre des possibilités infiniment plus riches que le travail au tube unique. Et quand la formule est juste, le résultat parle de lui-même.